Les Banlieusardises | « Dessine-moi un hérisson! »

Martine
Martine Gingras
Envoyer à un ami

Envoyer cet article à un ami.

À des milles de la civilisation branchée, dans un chalet isolé des lointains Pays-d’en-Haut, une petite voix familière est venue troubler ma solitude matinale. « S’il-te-plaît, dessine-moi un hérisson. »

Une assiette, des ciseaux, un tison refroidi et hop! Un hérisson!

Ébouriffée, mon premier café à peine entamé, j’essayais sans succès de régler un sérieux problème avec mon modem. Sans accès à Internet, impossible d’envoyer ma chronique au journal…

« Dessine-moi un hérisson! » C’était ma plus jeune, lève-tôt comme moi. Et sa petite voix se faisait insistante.

J’ai regardé l’heure, avalé de travers une gorgée de café… De mauvaise grâce, j’ai acquiescé. D’accord, je vais te dessiner un hérisson. Même que je vais te le bricoler. Une assiette pour tracer un demi-cercle, un ciseau pour cranter le dos et lui faire des épines… On a même récupéré un morceau de charbon du feu éteint pour le colorier en noir.

Plus vite j’en finissais avec ce hérisson, et plus vite je pourrais retourner à mon modem récalcitrant et enfin retrouver l’accès à Internet. Que je croyais.

« Lui, c’est le bébé. Il a besoin de sa maman. Bricole-moi aussi une maman hérisson. » J’ai ressorti l’assiette, les ciseaux, le charbon… Tiens, voilà sa maman! C’est bon?

« Avec la forêt tout autour, il faudrait une cage pour protéger la maman et son bébé hérisson des loups! » J’ai poussé un gros soupir. Allez, hop, une cage. « Et la porte? Si la cage est ouverte, le bébé pourrait sortir pendant que sa maman dort… »

Les demandes ont continué d’affluer. En quelques heures, le salon s’est transformé en véritable ménagerie, avec deux hérissons, trois souris, un cerf, quatre lapins, six grenouilles et un hibou…

Mais toujours pas d’accès à Internet.

Et tout à coup, je me suis avoué l’inavouable : je n’avais plus tellement envie qu’il fonctionne, mon satané modem. Les doigts noircis de charbon au milieu de notre bestiaire de papier, j’avais momentanément oublié mes obligations de grande personne. Et quel bien ça m’a fait! Soudain, il n’y avait rien de plus important que protéger les hérissons des loups.

On ne connaît pas les prévisions météos des 14 prochains jours, mais on savoure pleinement les doux flocons qui nous fondent sur la langue en tombant là, maintenant, en ce moment.

« L’essentiel est invisible pour les yeux », répétait le Petit Prince de Saint-Exupéry. Mais l’affaire, c’est qu’on vit à une époque où le superflu aussi est invisible. Et on n’arrive plus toujours très bien à le distinguer de l’essentiel.

Dans notre société de l’information, on sait tout de tous, partout et en tout temps. Notre accès à Internet procure une impression de liberté, permettant d’étirer les vacances tout en gardant le contact avec le bureau. Toutefois, même plus longues, ces vacances sont moins reposantes, car on n’arrive jamais à décrocher complètement du quotidien.

Et soudain, à cause d’un modem récalcitrant, on se surprend à profiter plus que jamais du moment présent.

On ne connaît pas les prévisions météos des 14 prochains jours, mais on savoure pleinement les doux flocons qui nous fondent sur la langue en tombant là, maintenant, en ce moment.

On ne sait pas comment a été reçu le Bye-Bye 2011 par les collègues, et on s’en fout éperdument.

On n’a pas reçu les cartes de vœux virtuelles qu’envoient en rafale certains de nos amis, mais on les a échangé de vive voix avec les gens du chalet voisin, avec une chaude poignée de main.

Et si on envoie finalement notre chronique avec quelques jours de retard, ce n’est pas faute d’avoir trouvé une solution pour accéder à Internet : c’est parce qu’on n’en a même pas cherché. Que voulez-vous : on était trop occupés à soigner deux hérissons, trois souris, un cerf, quatre lapins, six grenouilles et un hibou…

  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5

Merci d'avoir voté

Haut de page

Commentaires

Commentaires

Derniers commentaires

  • Marie l'urbaine
    11 janvier 2012 - 22:51

    Vague de bonheur. Je ne sais comment commenter davantage, je suis interpellée par trop de choses dans ce magnifique billet !

  • Martine la banlieusarde
    09 janvier 2012 - 09:29

    Merci! C'est l'une de mes favorites de l'année (considérant qu'on est dans la première semaine de janvier, c'est quand même un bon départ ;-))

  • Anne-Lune
    07 janvier 2012 - 13:25

    Wow! Quel beau texte! Tu écris si bien, Martine! Merci pour ce partage!